Niamey, point de départ d’un soutien sans faille aux mathématiciens et mathématiciennes d’Afrique

Un entretien avec Marie-Françoise Roy.
Photo de groupe.

Marie-Françoise Roy est professeure émérite à l'IRMAR. Une présentation succincte de sa carrière datant de 2015 est disponible sur ce lien. Dans cet entretien, Marie-Françoise nous parle de son itinéraire à la rencontre des mathématiciens et mathématiciennes d’Afrique.

Deux ans de coopération dans un pays enclavé et ignoré

J’ai soutenu ma thèse d’état en géométrie algébrique réelle en 1980. A ce moment là j’étais maitre-assistante à l’université Paris 13. Mon mari, également mathématicien, était chargé de recherche au CNRS. Nous souhaitions quitter la banlieue parisienne pour Rennes. Les postes étaient rares et deux années en coopération pouvaient accélérer une carrière.

Deux collègues rennais, Jean Houdebine et Jean-Pierre Gaboriau, étaient en contact avec une mathématicienne française, Anne Garrouste-Berté, en poste à l’IREM de Niamey. C’est ainsi qu’en 1981 je suis  arrivée  au Niger, accompagnée de ma famille, pour  une durée de deux ans, avec pour  principale mission : créer une maîtrise de mathématiques.

Des rencontres clefs

La vie des coopérants était confortable. Nous aurions pu nous en tenir là mais nous avons été marqués par des rencontres avec des africains engagés, visionnaires, qui avaient un projet pour leur pays. Des liens profonds d’amitié se sont tissés notamment avec

  • un jeune professeur, Mamadou Saidou, pédagogue charismatique, impliqué dans la vie associative et politique locale.  Nous avons co-fondé à la suite de ses études en France le collectif franco-nigérien Tarbiyya-Tatali, composé d’associations au Niger et en France.
  • un jeune étudiant en mathématique, formé en  union soviétique, Issoufou Katambé. Nous avons démarré ensemble la coopération universitaire entre Rennes et Niamey dans le domaine des mathématiques. Il a eu des responsabilités ministérielles ultérieurement à la défense puis à l’hydraulique.
  • Ibni Oumat Mahamat Saleh, mathématicien et homme politique tchadien. Retourné au Tchad, il sera enlevé par des militaires de son pays  puis tué en 2008. J’ai été à l’origine de la création du prix Ibni Oumar Mahamat Saleh porté au départ par  la SMF.

Ces amitiés ont été à l’origine de toutes les actions que j’ai menées plus tard dans le but de soutenir les nigériens et plus largement les africains dans leurs propres projets qu’ils soient en direction des mathématiques, de l’éducation ou plus largement du développement de leur pays.

Algèbre, Géométrie et Applications

On ne pouvait pas s’arrêter à la création d’une maîtrise de mathématiques à Niamey, il fallait  aller plus loin. Un DEA (aujourd'hui on dirait master 2) a suivi avec des cours dispensés surtout par des intervenants extérieurs, faute de mathématiciens en nombre suffisant sur le terrain.

Il n’était pas pensable de balayer le large spectre des mathématiques. Le choix a été fait de se focaliser sur l’algèbre et la géométrie en  développant des applications notamment en direction de la robotique, ou de la cryptographie pour permettre des débouchés hors des universités.
 
La vie scientifique au Niger n’était pas assez animée pour une activité de recherche. Il était important de s’unir à d’autres pays, trouver des partenaires, prendre des contacts à l’extérieur. Nous nous sommes rapprochés d’instituts comme le centre de physique théorie l’ICTP en Italie et le Centre International de Mathématiques Pures et Appliquées le CIMPA, en France, pour  organiser des écoles. Nous avons créé en 2003 un réseau le RAGAAD (Réseau africain de géométrie et algèbre appliquées au développement) réunissant des mathématiciens de différents pays, puis  intégré le projet SAMIRA (soutien aux Activités de recherche mathématiques et informatiques en Afrique).

Extension à l’Afrique subsaharienne : l’union fait la force

Progressivement les actions ont donc dépassé le cadre du Niger pour s’étendre à l’Afrique de l’Ouest puis à l’Afrique Subsaharienne avec toujours le même esprit d’accompagner au plus près les mathématiciens africains dans leurs projets.

Cet engagement m’a conduite à intégrer des instances nationales et internationales en direction des pays en voie de développement comme le CIMPA, le Comité des Pays en Développement de la Société Mathématique Européenne et à accompagner les projets en Afrique de la fondation Simons.

Aujourd’hui, un projet, initié par un collègue et ami sénégalais Daouda Niang Diatta, me tient a cœur : la création d’un centre de rencontres pluridisciplinaire en Casamance au Sénégal pour permettre aux africains de franchir un pas de plus vers une vie scientifique à part entière. Je suis fière d’avoir la confiance du recteur de Ziguinchor qui m’a nommée facilitatrice pour ce projet.
 

Promouvoir les femmes : un fil conducteur

Très jeune je me suis engagée dans des combats visant à promouvoir les femmes notamment dans les mathématiques. J’ai été membre fondatrice de l’Association Femmes et Mathématiques en 1987 puis de l’European Women in Mathematics.

Mon engagement pour l’amélioration de la situation des femmes scientifiques et mes actions pour l’auto-développement des pays africains relèvent pour moi d’un même démarche : lutter contre les idées reçues, refuser les injustices, ne jamais baisser les bras.

Ces deux combats se sont rejoints lorsqu’en 2013, j’ai accompagné la création du réseau African Women in Mathematics, présidé par Marie Françoise Ouedraogo.

La graine est semée

Aujourd’hui de nouvelles structures ont vu le jour dans la continuité des actions dont j’ai été partie prenante, notamment AFRIMath (réseau International de Recherche du CNRS). Une nouvelle génération de mathématiciens européens travaille main dans la main  avec la communauté scientifique africaine.

Ici à Rennes, plusieurs membres de l'IRMAR participent à la formation de mathématiciens du Niger et plus généralement d'Afrique subsaharienne (Sénégal, Bénin, Cameroun, Gabon, Tchad notamment).

La graine est semée.
 

Nouvelle Afrique ?

Le continent africain est en pleine transformation, notamment dans ses relations avec la France. Je ressens en parlant avec mes contacts en Afrique une recherche d'égalité et de reconnaissance, un désir de souveraineté, d'autonomie, et de respect.

Le coup d’état du Niger en 26 juillet 2023 m’a bouleversée.  Il a été suivi de l’arrêt du soutien de la France au développement du Niger, puis d’un divorce total entre les deux pays, ce qui fait que maintenir des échanges scientifiques ou des financements associatifs venus de France est devenu très difficile. Heureusement, les solides amitiés nouées depuis des décennies demeurent.

Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer.